Substack n’a jamais été un paradis

J’ai lu pas mal de choses ces derniers temps sur Substack. Des critiques, des déceptions, parfois même une forme de désillusion. Comme si la plateforme avait changé de nature. Comme si elle s’éloignait peu à peu de ce qu’elle avait promis d’être : un espace calme, presque protégé, pour écrire, publier, lire, penser. Est-ce vraiment le cas ?
Quand la plateforme commence à ressembler aux autres
Je comprends une partie de cette frustration. Quand je vais sur Notes, je vois de plus en plus de photos, de croquis, de dessins, de publications très visuelles. Parfois, j’ai presque l’impression de retrouver une sorte d’Instagram intégré à Substack.
Pour être sincère, je publie moi aussi des photos, parce qu’elles font partie intégrante de ce que je suis et influencent, d’une manière ou d’une autre, ce que j’écris.
À d’autres moments, ce sont des posts qui ressemblent davantage à LinkedIn, avec ses codes, ses formules, ses petites mécaniques d’engagement.
Mais en même temps, je ne peux pas vraiment dire que ça me surprend.
Substack propose maintenant de la vidéo, du live, du podcast, des notes, des recommandations, des outils pensés pour faire circuler les contenus. Tout un attirail pour les créateurs et pas seulement pour les écrivains. Pas seulement pour les gens qui veulent publier un texte dans un coin tranquille du web. Et à partir du moment où une plateforme prend cette direction, il devient difficile de continuer à la regarder comme un havre de paix pour l’écriture.
Ce n’est pas forcément une trahison. C’est peut-être simplement la logique d’une plateforme privée qui suit son propre chemin.
L’illusion de posséder un espace qui ne nous appartient pas
Et c’est là, je crois, que le sujet devient plus intéressant que Substack lui-même. Parce qu’au fond, ce qui me travaille, ce n’est pas seulement l’évolution d’un outil. C’est l’illusion de contrôle que nous projetons sur les plateformes que nous utilisons.
On arrive quelque part. On s’installe. On publie. On commence à créer une petite habitude, un petit espace, parfois même une communauté. Et peu à peu, on se met à croire que cet endroit nous appartient un peu. Pas juridiquement, bien sûr. Mais émotionnellement. Symboliquement.
Sauf qu’une plateforme privée ne nous appartient jamais vraiment.
Elle peut nous accueillir, nous donner de la visibilité, nous simplifier la vie. Elle peut même nous permettre de publier gratuitement nos newsletters, nos articles, nos pensées, nos fragments de travail. Mais elle reste une entreprise. Avec ses investisseurs, ses coûts, ses priorités, ses arbitrages, son besoin de croissance. À un moment ou à un autre, le modèle économique finit toujours par reprendre le dessus.
Et ce n’est pas forcément scandaleux. L’argent doit bien venir de quelque part.
Ce qui me semble plus naïf, en revanche, c’est d’attendre d’une société privée qu’elle prenne en compte nos besoins comme s’ils étaient au centre de son existence. Comme si elle devait préserver notre idée personnelle du bon web, du bon rythme, du bon usage. Comme si elle devait rester figée dans la version qui nous arrangeait le plus.
Reprendre du contrôle autrement
Je ne dis pas qu’il ne faut pas critiquer Substack. Au contraire. Il faut pouvoir le faire. Il faut pouvoir nommer ce qui change, ce qui fatigue, ce qui dérange. Mais il faut aussi regarder la situation avec lucidité. Si nous voulons vraiment reprendre du contrôle, ce n’est peut-être pas vers une autre plateforme magique qu’il faut se tourner. C’est vers d’autres supports.
Et c’est là que des protocoles comme ActivityPub ou AT Protocol deviennent intéressants.
Pas parce qu’ils seraient parfaits. Pas parce qu’ils résoudraient tout. Mais parce qu’ils déplacent une partie du problème. Ils permettent d’imaginer des espaces moins enfermés, moins dépendants d’une seule plateforme, où la publication ne serait plus forcément prisonnière d’un silo.
C’est ce qui me rend curieux aujourd’hui autour de projets comme pckt blog, Leaflet ou Offprint, notamment dans l’écosystème AT Protocol. Offprint reprend une logique assez proche de Substack, tandis que Leaflet teste actuellement en bêta une fonctionnalité permettant aux lecteurs de s’inscrire par mail à un blog. Je regarde tout ça avec intérêt, encore prudemment, mais avec l’impression qu’il se passe quelque chose. Une petite tentative de reconstruire autrement. Pas forcément contre les plateformes existantes, mais à côté. Avec d’autres bases.
Mais il y a aussi un point plus technique, et pourtant essentiel : certains de ces projets commencent à s’appuyer sur des standards communs, comme Standard.site, qui propose des lexiques partagés pour la publication longue sur AT Protocol. Dit plus simplement, l’idée est de rendre les contenus plus faciles à découvrir, à indexer et à faire circuler dans l’ATmosphere. Je vous invite à vous renseigner sur le sujet, parce que c’est précisément là que les choses deviennent intéressantes. Si quelqu’un publie un article sur Leaflet, il peut aussi apparaître sous forme de flux sur pckt.blog ou Offprint. Le contenu n’est plus enfermé dans un seul espace. Il peut circuler entre plusieurs outils compatibles.
Ce qui me plaît dans cette idée, c’est qu’elle change la nature du choix. On peut choisir la plateforme qui nous correspond le mieux, celle qui nous fait le plus vibrer, celle dont l’esprit se rapproche de ce que l’on veut soutenir, sans avoir forcément l’impression de sacrifier toute possibilité d’être lu. Le choix d’un outil devient alors moins un pari sur la taille d’une communauté qu’une manière d’habiter un écosystème plus large.

Habiter les alternatives au lieu de les attendre
C’est aussi pour ça que je continue à utiliser plusieurs espaces. Je suis encore sur Substack pour la version anglaise de mon blog. Je pense y rester un moment. La version française, elle, a été déplacée sur Writizzy, notamment parce que la plateforme cherche à s’appuyer autant que possible sur des outils situés en Europe. Et je réfléchis aussi à y dupliquer la version anglaise en no-index, simplement pour apporter ma petite pierre à l’édifice.

Ce n’est pas grand-chose. Quelques minutes de plus au moment de publier. Mais je crois de plus en plus à cette idée : si personne ne fait l’effort d’habiter ces alternatives, elles resteront vides. Et si elles restent vides, personne n’aura envie d’y aller.
C’est le serpent qui se mord la queue.
On attend parfois qu’une communauté existe déjà pour la rejoindre. Mais une communauté ne tombe pas du ciel. Elle se construit par des présences, des essais, des publications, des gens qui acceptent de ne pas tout mesurer immédiatement en portée, en statistiques, en retour direct.
Je ne dis pas qu’il faut quitter Substack. Je ne vais d’ailleurs pas le faire moi-même pour l’instant. Mais je crois qu’il faut arrêter de demander aux plateformes privées d’être autre chose que ce qu’elles sont. Elles peuvent être utiles. Elles peuvent être agréables. Elles peuvent même être de très bons outils. Mais elles ne sont pas des refuges neutres, et encore moins des espaces qui nous appartiennent vraiment.
Si nous voulons avoir plus de poids, peut-être qu’il faut arrêter d’attendre que les grandes plateformes se plient à nos besoins. Peut-être qu’il faut commencer à soutenir les protocoles, les communautés et les outils qui permettent réellement de participer, de contribuer, d’influencer, même modestement, la direction prise.
Pas par grand geste héroïque. Pas en supprimant tout du jour au lendemain. Mais en dupliquant un contenu. En ouvrant un compte ailleurs. En publiant aussi sur un espace plus proche de nos valeurs. En donnant un peu de matière à ces lieux qui essaient d’exister autrement.
Substack n’a peut-être jamais été le paradis.
Mais ce n’est pas si grave.
Le plus intéressant, finalement, n’est peut-être pas de chercher le paradis numérique parfait. C’est de se demander quels espaces nous avons envie d’aider à faire exister.

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