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Reprendre soin de son propre savoir

Kevin Barbier
Kevin Barbier
Publié 1 juin 2026
Lecture10 min
Reprendre soin de son propre savoir

🇬🇧 article in english

Il y a une fatigue dont on parle encore assez peu.

Pas seulement la fatigue des écrans, des notifications, des réseaux sociaux ou des journées trop pleines. Une fatigue plus diffuse, plus étrange, qui vient peut-être de cette impression que tout est désormais possible. Tout le temps. Tout de suite.

Avec l’IA, on nous a beaucoup promis un gain de temps. Moins de tâches répétitives. Moins de friction. Moins d’efforts inutiles. Et, quelque part, c’est vrai. J’utilise l’IA tous les jours, et je ne vais pas faire semblant de la regarder de loin avec méfiance. J’aime la technologie et ce qu’elle permet, les portes qu’elle ouvre, les idées qu’elle débloque parfois. Il y a quelque chose de réellement puissant dans ces outils.

Mais justement, c’est peut-être parce qu’ils sont puissants qu’ils demandent plus de lucidité.

Le trou noir de la création

Car au lieu de simplement nous libérer du temps, l’IA semble parfois nous aspirer dans autre chose. Un trou noir de création. Une zone où chaque idée devient soudain réalisable, chaque intuition peut devenir un projet, chaque projet peut se transformer en produit, en texte, en image, en vidéo, en agent, en système complet. On commence avec une question simple, et trois heures plus tard, on est en train d’imaginer une architecture entière, un second cerveau autonome, une armée de petits assistants capables de faire le travail de plusieurs personnes.

Sur le papier, c’est fascinant mais dans la tête, c’est épuisant.

Il y a quelque chose de grisant dans cette sensation. On se dit que les barrières tombent. Que ce qui demandait avant une équipe, du temps, des compétences très différentes, peut maintenant être amorcé seul, devant son écran. On peut écrire, coder, résumer, chercher, analyser, produire. On peut demander à un modèle de réfléchir comme un expert, puis comme un autre, puis comme une équipe complète. On peut simuler des points de vue, générer des plans, corriger des angles morts.

Et très vite, sans forcément s’en rendre compte, on commence à se prendre un peu pour Dieu.

Pas dans un sens mégalomane. Plutôt dans ce sentiment discret que tout pourrait sortir de nous, ou du moins passer par nous. Comme si l’IA transformait chaque pensée en matière première immédiatement exploitable. Comme si chaque envie devait devenir quelque chose. Comme si ne pas créer devenait presque un manque d’ambition, ou une forme de paresse.

C’est là que la promesse se retourne.

L’IA devait nous aider à faire moins. Elle nous pousse parfois à vouloir faire plus. Beaucoup plus. Trop.

Et ce “trop” n’est pas seulement une question de quantité. C’est une question de rapport à la pensée. Quand tout peut être généré, il devient plus difficile de savoir ce qui mérite vraiment d’être poursuivi. Quand tout peut être résumé, il devient plus difficile de savoir ce que l’on a réellement compris. Quand tout peut être produit, il devient plus difficile de distinguer ce qui vient de nous, ce qui nous traverse, et ce qui n’est qu’une réponse bien formulée.

Quand l’accès remplace la connaissance

Je repense souvent à une phrase qu’on entendait déjà il y a quelques années : “Pas besoin d’apprendre, il y a Google.”

À l’époque, elle me dérangeait déjà. Elle avait quelque chose de séduisant, bien sûr. Pourquoi mémoriser ce qu’on peut retrouver en quelques secondes ? Pourquoi apprendre par cœur quand l’information est disponible partout ? Google avait déplacé notre rapport au savoir. Il ne supprimait pas l’apprentissage, mais il donnait l’impression que l’accès pouvait remplacer la connaissance.

Aujourd’hui, avec l’IA, quelque chose de similaire revient, mais avec une différence importante.

Google nous donnait accès à l’information. Il fallait encore chercher, trier, comparer, lire, douter. Bien sûr, tout le monde ne le faisait pas toujours. Mais il restait une distance visible entre la question et la réponse. L’IA, elle, donne parfois l’impression de penser avec nous, voire à notre place. Elle ne se contente pas de pointer vers une information. Elle la reformule, la synthétise, l’organise, la rend fluide, presque évidente.

Et c’est précisément ce qui la rend si confortable.

On commence par l’utiliser comme un moteur de recherche amélioré. Puis on lui demande de structurer nos idées. Puis de décider entre plusieurs options. Puis de rédiger. Puis d’anticiper. Puis de créer. À force, la frontière devient moins nette. Est-ce que je m’aide d’un outil pour penser, ou est-ce que je délègue une partie de ma pensée ? Est-ce que je gagne en clarté, ou est-ce que je m’habitue à ne plus traverser moi-même la difficulté ?

Je ne crois pas qu’il faille rejeter ces outils. Ce serait trop simple, et probablement inutile. Comme toute technologie puissante, l’IA n’est ni bonne ni mauvaise en soi. Elle dépend de ce qu’on en fait, de qui l’utilise, dans quel contexte, avec quelle conscience. Le nucléaire peut produire de l’électricité pour un pays entier. Il peut aussi le raser. La comparaison est brutale, mais elle rappelle une chose : la puissance n’est jamais neutre quand elle n’est pas accompagnée d’une responsabilité.

Le problème, avec l’IA, n’est donc pas seulement technique. Il est culturel et éducatif.

Nous sommes exposés à un flot continu d’informations, d’images, d’analyses, de commentaires, de contenus réels ou faux, sincères ou fabriqués, humains ou générés. Tout se mélange. La vérité circule à côté de l’erreur. L’intuition à côté de la manipulation. Le savoir à côté du bruit. Et à force de tout voir passer, on finit parfois par douter de tout. Ce qui est vrai paraît suspect. Ce qui est faux paraît crédible. Ce qui est important se perd dans ce qui est simplement visible.

Dans ce contexte, apprendre ne peut plus seulement vouloir dire “avoir accès à l’information”.

Apprendre, aujourd’hui, c’est peut-être retrouver une capacité à garder le nord. Et à garder un esprit critique aiguisé.

Reconstruire sa propre encyclopédie

Je repense alors à quelque chose de très concret. Chez moi, enfant, il y avait des encyclopédies. Le Grand Larousse et Tout l’Univers. Oui, je suis vieux, ou disons que j’ai connu cette époque où le savoir avait un poids, littéralement. Il prenait de la place dans une bibliothèque ou sur une étagère. On ouvrait un volume, on feuilletait et on tombait sur autre chose que ce qu’on cherchait.

Je ne dis pas que c’était mieux en tout. L’information était moins accessible, moins diverse, moins vivante aussi. Internet a ouvert des portes immenses. Il a donné accès à des voix, des savoirs et des perspectives qu’aucune encyclopédie familiale ne pouvait contenir. Je ne veux pas revenir à un monde fermé, figé, limité à quelques volumes.

Mais je crois qu’il y avait, dans ces encyclopédies, une chose que nous avons peut-être perdue : l’idée que le savoir se construit dans un lieu.

Pas forcément un lieu physique. Mais un espace identifiable. Un endroit où les choses se déposent, se relient, se retrouvent. Un endroit qui n’est pas simplement traversé par le flux, mais qui garde une mémoire.

C’est peut-être pour cela que l’idée du PKM me parle autant. Pas comme une méthode miracle. Pas comme un système parfait dans lequel il faudrait tout ranger avec obsession. J’ai déjà vu ce que donnent les systèmes qui deviennent plus lourds que ce qu’ils sont censés soutenir. Mais comme une bibliothèque vivante. Une encyclopédie intime. Un espace où l’on peut reprendre possession de ce qu’on lit, de ce qu’on comprend, de ce qu’on veut garder. Un espace, aussi, pour garder un esprit critique aiguisé.

Un PKM, dans ce sens, n’est pas seulement un outil d’organisation. C’est une manière de résister au flux.

C’est dire : tout ne mérite pas d’entrer. Tout ne mérite pas d’être conservé. Mais ce qui compte, je veux pouvoir le retrouver, le relier, le confronter à d’autres idées. Je veux savoir ce que je pense, pas seulement ce que j’ai vu passer. Je veux être capable de distinguer une information consommée d’une connaissance assimilée. Et je veux garder cette part de vigilance intérieure qui permet de ne pas tout accepter parce que c’est bien formulé, rapide ou séduisant.

Cela peut sembler presque dérisoire face à la puissance des IA et des agents. Construire sa propre bibliothèque personnelle, à l’heure où des modèles peuvent produire des synthèses en quelques secondes, pourrait passer pour un retour en arrière. Une forme de nostalgie mais aussi un réflexe de l’ancien monde.

Je crois au contraire que c’est très actuel.

Plus le monde produit vite, plus nous avons besoin d’espaces lents. Plus les outils génèrent, plus nous avons besoin de lieux pour comprendre. Plus les réponses arrivent rapidement, plus nous devons cultiver notre capacité à formuler de bonnes questions.

Un espace pour rester présent à ce que l’on pense

La souveraineté numérique ne se joue pas seulement dans le choix d’un logiciel, d’un protocole ou d’une plateforme. Elle se joue aussi dans notre rapport à notre propre pensée. Qui organise ce que je sais ? Qui hiérarchise ce qui compte ? Qui décide de ce que je garde ? Qui relie les idées entre elles ? Est-ce moi, ou est-ce toujours un système extérieur qui me présente le monde sous une forme déjà digérée ?

C’est là que la notion de “second cerveau” mérite peut-être d’être interrogée.

Je comprends l’image. Elle est utile. Elle dit bien ce besoin de ne pas tout porter mentalement, de créer un espace de soutien, de mémoire, de prolongement. Mais je me méfie de l’idée d’un second cerveau qui finirait par penser à ma place. Je ne veux pas d’un cerveau de remplacement. Je veux un atelier. Une bibliothèque. Un lieu où mes idées peuvent mûrir sans être immédiatement transformées en production.

Peut-être que le vrai enjeu n’est pas d’avoir un second cerveau plus intelligent, plus automatisé, plus agentique. Peut-être que le vrai enjeu est d’avoir un espace qui nous aide à rester présents à ce que nous pensons.

Un espace qui ne remplace pas l’effort, mais qui le rend plus habitable.

Parce qu’il y a une différence entre être assisté et être dépossédé. Une différence entre utiliser l’IA pour clarifier une pensée et lui confier la responsabilité de penser. Une différence entre créer avec un outil et se laisser entraîner par la machine à produire sans fin.

Je ne veux pas sortir de l’IA. Je ne veux pas faire comme si elle n’existait pas, ou comme si elle n’avait rien à nous apporter. Mais je veux apprendre à mieux vivre avec elle. À ne pas confondre vitesse et compréhension. À ne pas confondre génération et création. À ne pas confondre accès au savoir et construction d’une connaissance.

Et peut-être que cela commence par un geste simple : reconstruire sa propre encyclopédie.

Pas une encyclopédie universelle, complète, objective, définitive. Une encyclopédie personnelle qui est partielle, vivante et évolutive. Faite de notes, de lectures, de liens, d’intuitions, de contradictions aussi. Un endroit où l’on accepte que comprendre prenne du temps. Où l’on ne cherche pas seulement à accumuler, mais à relier.

Dans un monde qui produit trop, apprendre à conserver, relier et comprendre redevient un acte presque politique.

Créer sa propre encyclopédie n’est pas un retour en arrière mais peut-être une manière de ne pas se perdre.

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Les Missives de Kevin

Missives d’un introverti perdu dans ses pensées. J’écris pour les démêler, les comprendre et documenter ce que je construis, en cherchant ma place dans un monde qui change.

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