Pourquoi j’ai arrêté de laisser un algorithme choisir ce que je lis

Il y a eu un moment précis où j’ai réalisé que je ne choisissais plus vraiment.
Je faisais défiler un fil d’actualité en me disant que je “m’informais”. Mais ce que je voyais ne correspondait ni vraiment à mes centres d’intérêt, ni à ce que j’avais demandé. C’était ce qu’un algorithme avait décidé de me montrer.
Des contenus ciblés, amplifiés, masqués ou poussés selon des logiques opaques, que je ne maîtrisais pas et que personne ne m’avait vraiment expliquées.
Sur le moment, je n’ai pas eu une grande révélation mais plutôt une gêne progressive. Cette impression étrange de ne plus être tout à fait aux commandes de ce que je lisais, de ce que je découvrais et de ce qui entrait dans mon attention.
Cette frustration, je la résume souvent ainsi : l’algorithme pensait savoir mieux que moi ce dont j’avais besoin. Alors que ce n’était pas toujours vrai.
Le retour à un outil oublié : le flux RSS
J’avais mis le flux RSS de côté depuis quelques années. Pas parce que ça ne fonctionnait pas mais plutôt parce que tout le monde semblait avoir migré vers les réseaux sociaux pour s’informer, et j’avais simplement suivi le mouvement.
Comme beaucoup, j’ai fini par confondre “être informé” avec “être exposé à un flux”.
Ce qui m’a ramené vers le RSS, ce n’est pas une mode. C’est l’épuisement. L’épuisement de chercher de la valeur dans un espace construit pour maximiser l’engagement, pas la compréhension. L’épuisement de voir certains créateurs disparaître sans raison apparente, pendant que d’autres contenus s’imposaient à moi sans que je les aie choisis. Et parfois, même en cherchant activement, de ne plus réussir à retrouver une publication précise.
Le RSS, c’est presque l’inverse exact de ça : aucun contenu que vous n’avez pas choisi.
Quand un site publie un article, il arrive dans votre lecteur chronologiquement, sans filtre et sans publicité glissée entre deux billets. Sans suggestion “pour vous” qui n’a rien à voir avec ce que vous étiez venu lire.
C’est simple à en être presque austère mais c’est justement ce qui m’a plu.
Reprendre la main sur son attention
La souveraineté numérique n’est pas seulement un concept réservé aux États ou aux grandes entreprises. Elle commence aussi à l’échelle individuelle, dans les petits choix que l’on fait avec ses outils, ses habitudes et ses flux d’information.
Nous oublions souvent que ce sont ces petites actions individuelles, répétées au quotidien, qui finissent par transformer les habitudes des grandes entités.
Dans mon cas, revenir au RSS m’a donné l’impression de reprendre une forme de contrôle. Pas un contrôle total, évidemment. Mais au moins une maîtrise sur l’entrée du flux.
Je choisis les sources. Je choisis le moment où je les consulte. Je ne suis pas happé par une succession infinie de recommandations. Quand j’ouvre mon lecteur, je sais pourquoi je suis là. Je ne scrolle pas vraiment mais je consulte ce que j’ai décidé de suivre.
La différence peut sembler subtile, mais elle est fondamentale.
Ce que j’ai retrouvé avec le RSS, ce n’est pas seulement un outil. C’est une autre relation à l’information. Moins nerveuse. Moins subie. Plus intentionnelle.
Dans mon cas, j’ai construit un système très simple :
- des sources que je considère comme “fondamentales” : blogs et quelques médias indépendants ;
- une lecture quotidienne courte, entre 10 et 15 minutes ;
- une sélection manuelle de ce que je veux conserver dans mon PKM.
Rien de révolutionnaire. Mais justement, ça fonctionne parce que c’est simple.
Par où commencer, sans se compliquer la vie
Je n’ai pas de configuration complexe à vendre. Il existe plusieurs options, selon votre manière de lire et votre envie de bricoler ou non.
J’utilise actuellement Reeder Classic sur iOS et macOS. L’interface est soignée, rapide, agréable à lire, et elle s’intègre très bien à l’écosystème Apple. J’aime aussi le fait de pouvoir mettre certains articles en “Lire plus tard”, sans transformer l’application en usine à gaz.
Il y a aussi NetNewsWire, que j’ai utilisé par le passé. C’est une application gratuite, open source, également disponible sur iOS et macOS. Elle fait très bien le travail si vous cherchez quelque chose de simple, propre et sans distraction.
Pour celles et ceux qui préfèrent une approche plus minimaliste et auto-hébergeable (une version Saas existe si vous ne souhaitez pas vous prendre la tête avec l’auto-hébergement), Miniflux est une option intéressante. C’est un lecteur RSS open source, pensé pour rester léger, rapide, et sans fonctionnalités inutiles. Il n’y a pas de télémétrie cachéed’algorithme déguisé. Juste un lecteur de flux.
Et si vous voulez encore moins de friction, Vivaldi intègre nativement un lecteur RSS directement dans le navigateur. Pas besoin d’application supplémentaire pour commencer.
Le point d’entrée est bas. Vous pouvez démarrer avec une dizaine de sources seulement, puis voir si ce changement de rythme vous convient.
Le piège serait de vouloir tout reconstruire d’un coup. Je crois qu’il vaut mieux commencer petit, avec quelques sources vraiment choisies, plutôt que de recréer un nouveau flux infini ailleurs.
Du lecteur à la base de connaissances : RSS + PKM
C’est là que le RSS cesse d’être un simple outil de lecture pour devenir, petit à petit, un outil de pensée.
Le problème avec la lecture passive, même bien curatée, c’est qu’elle ne laisse pas toujours de traces. On lit, on oublie, puis parfois on relit. Et sans système pour capturer ce qui compte, les meilleures idées finissent par glisser entre les doigts.
L’enchaînement que j’utilise en ce moment est assez simple : Reeder Classic → Obsidian.
Concrètement, quand un article m’intéresse dans Reeder, je l’ouvre dans le navigateur. Puis, avec l’extension Obsidian Web Clipper, j’enregistre la page directement dans mon dossier “Clipping”. Ensuite, je surligne les passages qui comptent, je les relis, et j’en fais parfois des notes atomiques qui pourront me servir plus tard.
Ce n’est pas seulement une manière d’archiver. C’est une manière de transformer la lecture en matière.
Pour celles et ceux qui préfèrent rester dans un seul environnement, il existe aussi le plugin RSS Dashboard pour Obsidian. Il permet de lire ses flux, sauvegarder des articles en Markdown et les intégrer directement dans son coffre sans passer par un service tiers.
Je ne l’ai pas encore testé, parce que je suis justement dans une sorte de “diet” de mon coffre Obsidian. J’essaie de garder le moins de plugins possible, et j’expliquerai sûrement ça bientôt dans une série d’articles.
Mais l’idée reste la même : ne plus lire seulement pour consommer. Lire pour construire.
Chaque article peut devenir une brique dans un système de pensée plus large. Le RSS est le point d’entrée. Le PKM est l’endroit où quelque chose prend forme.
Et du côté du créateur ?
Je parle beaucoup du lecteur, mais il y a aussi l’autre côté de l’équation.
Si vous tenez un blog ou publiez du contenu, proposer un flux RSS est une forme de respect envers vos lecteurs. C’est leur donner les moyens de vous suivre sans dépendre d’une plateforme tierce.
Pas de compte à créer, pas de permission à demander à un algorithme et pas de fil d’actualité qui décide si votre article mérite d’être montré ou enterré.
Ils s’abonnent. Ils reçoivent.
Et ce geste est plus fort qu’il n’y paraît. Si quelqu’un ajoute votre blog à son lecteur RSS, ce n’est pas une impression passive dans un flux. C’est une intention. L’équivalent numérique, quelque part, de s’abonner à un magazine que l’on veut vraiment recevoir.
Techniquement, c’est souvent déjà en place sans que vous le sachiez. Ghost génère automatiquement un flux RSS pour chaque blog, accessible simplement en ajoutant /rss/ à votre URL. Jekyll dispose du plugin jekyll-feed, qui permet de générer un fichier feed.xml. WordPress, de son côté, le fait nativement depuis des années.
Si votre blog tourne sur l’un de ces outils, votre flux existe probablement déjà. La seule chose qui manque, parfois, c’est de le rendre visible et de ne pas l’enterrer dans un footer ou le cacher derrière une icône obscure. Juste un lien clair, pour les lecteurs qui veulent vous suivre autrement.
Dans un contexte où les comptes peuvent être supprimés, les portées organiques modifiées du jour au lendemain et les plateformes rachetées ou transformées sans prévenir, offrir un flux RSS n’est pas un détail technique. C’est une petite forme d’engagement.
Ce que le RSS ne résout pas
Il faut aussi le dire : le RSS ne règle pas tout.
Il ne filtre pas à votre place. Si vous vous abonnez à soixante sources, vous aurez soixante sources à lire. La curation reste votre responsabilité et c’est précisément pour ça que le coupler à un système PKM peut avoir du sens : l’un fournit le flux, l’autre aide à transformer ce flux en connaissance utilisable.
Le RSS ne rend pas automatiquement plus intelligent. Il ne garantit pas que vous lirez mieux, ni que vous retiendrez davantage. Il retire surtout une couche d’intermédiation.
Andrej Karpathy évoquait récemment son retour aux flux RSS pour consommer du contenu de meilleure qualité, avec moins de bruit algorithmique. Ce qui m’a frappé dans cette idée, c’est qu’elle ne parle pas vraiment de nostalgie, mais parle plutôt d’efficacité cognitive.
L’attention est une ressource. La gérer soi-même plutôt que de la déléguer entièrement à une plateforme, c’est un choix qui a des conséquences très concrètes sur ce qu’on pense, ce qu’on produit, ce qu’on retient.
Je ne crois pas que le RSS soit une solution magique. Je ne crois même pas qu’il convienne à tout le monde. Mais je crois qu’il pose une question simple, presque dérangeante : qui choisit réellement ce que je lis ?
Depuis que je suis revenu à ce système, je lis moins au hasard, moins dans la réaction. Je lis moins parce qu’un flux m’a attrapé au mauvais moment.
Et ce que je lis me semble plus choisi.
La question que je me pose maintenant, c’est celle-ci : combien de contenus importants n’ai-je jamais vus parce qu’un algorithme avait décidé qu’ils ne méritaient pas mon attention ?

No comments yet. Be the first to comment!