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La valeur de ce qui prend du temps

Kevin Barbier
Kevin Barbier
Publié 15 juin 2026
Lecture8 min
La valeur de ce qui prend du temps

🇬🇧 Article in english

Je ne sais plus exactement à quel moment cette pensée m’est venue. Probablement en dessinant dans mon carnet, un peu sans objectif précis. Juste quelques traits, des formes, des essais maladroits. Rien de très spectaculaire. Rien qui mériterait forcément d’être montré.

Je me suis dit qu’aujourd’hui, si je voulais une belle image, je pourrais assurément la générer en quelques secondes. Je pourrais décrire une ambiance, un style, une lumière, une composition, et obtenir quelque chose de propre. Peut-être même quelque chose de plus réussi que ce que je pourrais dessiner moi-même après des heures d’essais. Non, sûrement même de meilleure qualité.

Sur le papier, c’est fascinant. Et je ne vais pas faire semblant de regarder l’IA comme un danger extérieur à ma vie. Je l’utilise. Je la trouve puissante. Elle m’aide à penser, à structurer, à clarifier, parfois à débloquer des choses que je n’aurais pas réussi à formuler seul aussi vite.

Mais justement, c’est précisément parce qu’elle devient aussi puissante qu’une question commence à prendre de la place : si tout peut être généré, qu’est-ce qui garde de la valeur ?

Quand tout peut être généré

Ce n’est pas une question simple. Et je ne crois pas qu’il faille y répondre avec une opposition facile entre l’humain d’un côté et la machine de l’autre. Ce serait trop confortable. L’histoire des outils n’a jamais été aussi simple. Chaque technologie transforme nos gestes, nos métiers, nos habitudes, notre manière de voir le monde. Internet, le smartphone et les réseaux sociaux l’ont fait. L’IA est probablement en train de le faire à son tour.

Peut-être qu’un jour, son usage sera aussi banal qu’une recherche sur internet aujourd’hui. On ne dira plus vraiment “j’ai utilisé l’IA”, comme on ne précise plus forcément “j’ai utilisé Google”. Elle sera là, intégrée, presque invisible. Dans nos outils, nos images, nos textes, nos recherches, nos interfaces, nos manières d’apprendre et de produire.

Et c’est précisément dans ce monde-là que le fait main pourrait redevenir étrange. Donc précieux.

Ce qui porte une trace

Pas forcément le fait main au sens strict. Pas seulement l’artisanat avec du bois, de la terre, du tissu ou du métal. Même si cela en fait partie. Je pense aussi au dessin, à l’écriture, à la musique, aux carnets, aux blogs personnels, à la cuisine, aux objets réparés, aux notes prises lentement, aux savoir-faire appris sans raccourci. À tout ce qui porte une trace. Une intention. Une imperfection. Un peu de temps humain déposé quelque part.

Une image générée par IA peut être belle. Très belle, même. Elle peut impressionner, émouvoir parfois, ouvrir des idées. Mais elle n’a pas exactement le même poids qu’un dessin fait par quelqu’un qui a passé des heures à apprendre un geste. Même si le dessin est moins parfait. Même si les proportions ne sont pas justes.

Parce qu’il y a quelque chose dans une imperfection qui attire.

Je ne suis pas certain que la valeur d’une création vienne seulement du temps passé. On peut passer beaucoup de temps sur quelque chose de vide. Et l’on peut occasionnellement créer très vite quelque chose de juste. Mais il y a malgré tout une valeur dans l’attention. Dans l’intention. Dans le vécu qui traverse une création.

Dans le fait qu’elle ne soit pas seulement le résultat d’une demande bien formulée, mais aussi d’un apprentissage, d’une patience, d’un rapport personnel au monde.

Ralentir quand tout accélère

C’est là que l’IA trouble quelque chose.

Elle ne se contente pas de nous faire gagner du temps. Elle nous donne aussi l’impression que le temps devient presque une erreur. Pourquoi apprendre à dessiner, si une image peut être générée ? Pourquoi écrire lentement, si un texte peut sortir en quelques secondes ? Pourquoi construire une pensée, si une synthèse peut nous être proposée immédiatement ? Pourquoi chercher, relier, mémoriser, si un outil peut répondre avant même que la question soit complètement mûre ?

Je caricature un peu, évidemment., mais cette petite voix existe.

Et je me demande si, à force de vouloir aller vite, plus vite que le voisin, on n’a pas déjà perdu d’avance. Parce que si tout le monde peut accélérer avec les mêmes outils, la vitesse ne distingue plus grand-chose. Elle devient le nouveau bruit de fond. Tout le monde produit davantage, publie plus souvent. Tout le monde peut générer une image, un résumé, une idée, un concept.

Alors peut-être que la différence ne se fera plus seulement dans la capacité à produire vite. Probablement qu’elle se fera dans l’habileté à ralentir. À choisir. À ne pas tout transformer en contenu. À apprendre quelque chose pour soi, même si ce n’est pas rentable immédiatement. À construire une compétence, même si elle n’est pas optimisée. À faire avec ses mains, même quand une machine pourrait faire plus propre.

Construire son propre savoir

Je repense fréquemment à cette idée de créer sa propre encyclopédie personnelle. Pas pour tout archiver, ni pour construire un système parfait. Plutôt pour garder un endroit où les choses importantes peuvent se déposer, se relier, mûrir un peu.

J’en avais parlé dans cet article : Reprendre soin de son propre savoir

Et je crois que le lien avec le fait main est plus fort qu’il n’y paraît.

Dans les deux cas, il s’agit de reprendre contact avec ce que l’on construit soi-même. Comprendre au lieu de seulement accéder. Apprendre au lieu d'uniquement demander. Relier au lieu de seulement consommer. Créer au lieu de générer.

Ce ne sont pas des oppositions absolues, bien sûr. On peut utiliser l’IA pour apprendre, clarifier ou créer. Mais il y a une différence entre s’appuyer sur un outil et lui confier entièrement le geste. Cette différence est subtile, mais elle compte.

Garder le geste

Quand je dessine dans mon carnet, le résultat n’est peut-être pas très impressionnant. Mais le geste me transforme un peu. Il m’oblige à regarder autrement. À accepter de ne pas être bon tout de suite. À recommencer. Et surtout, il me rappelle que la satisfaction ne vient pas seulement du résultat final, mais du fait d’avoir traversé quelque chose moi-même. Notamment quand, comme moi, on manque de confiance en soi et qu’on a du mal à croire qu’on peut vraiment y arriver.

C’est certainement cela qui me touche le plus.

Faire soi-même construit une confiance particulière. Une confiance qui ne vient pas de la performance, ni de la comparaison, ni même de la réussite immédiate. Une confiance plus discrète. Celle qui naît quand on se rend compte que l’on peut apprendre, que l’on peut progresser, et que l’on peut rester avec une difficulté sans chercher à l’effacer tout de suite.

Ce n’est pas très spectaculaire. Ce n’est pas très compatible avec l’idée d’un monde avec lequel tout doit être rapide, fluide, partageable, monétisable. Mais c’est peut-être justement pour cela que ça compte.

Des espaces lents

Je ne crois pas que nous allons tous revenir à l’artisanat comme si la technologie n’existait plus. Ce serait naïf. L’IA ne va pas disparaître. Elle va probablement s’installer partout, dans des endroits visibles et invisibles. Elle va devenir une couche normale de nos vies numériques.

Mais plus elle sera présente, plus nous aurons sûrement besoin d’espaces qui ne lui appartiennent pas entièrement.

Des espaces où l’on fabrique lentement. Où l’on apprend sans raccourci. Où l’on écrit sans chercher seulement à publier. Où l’on dessine sans vouloir produire une image parfaite. Où l’on garde des notes pour comprendre, pas pour accumuler. Où l’on cuisine, répare, jardine, photographie, bricole, lit, relie, recommence.

Des espaces où l’on accepte que tout ne soit pas immédiatement efficace.

Ce retour au fait main ne sera peut-être pas un rejet de la modernité. Peut-être que ce sera une manière de rester humain à l’intérieur d’un monde très outillé. Et cela peut aussi devenir une occasion de redonner de la place à des savoir-faire presque oubliés, pour les entretenir et les transmettre.

Parce qu’il y a des choses que l’on ne comprend vraiment qu’en les faisant. Des choses qui ne se transmettent pas seulement dans le résultat, mais dans le chemin. Des choses qui ont besoin de temps pour prendre forme, comme une pensée, une compétence, une bibliothèque personnelle, un trait plus sûr dans un carnet.

Alors certainement que la valeur de demain ne sera pas uniquement dans ce qui impressionne. Ni dans ce qui arrive le plus vite. Ni dans ce qui semble le plus parfait. Probablement qu’elle sera aussi dans ce qui porte la trace d’un effort ainsi que d’une présence. D’une lenteur choisie.

Dans un monde dans lequel tout peut être produit, ce qui prend du temps redeviendra peut-être une manière de se détacher du reste. Pas pour prouver quelque chose. Pas pour jouer à celui qui serait plus authentique que les autres. Mais pour retrouver un rapport plus direct à ce que l’on fait, à ce que l’on sait, à ce que l’on devient.

Et au fond, c’est sûrement ça que je cherchais en dessinant dans mon carnet. Pas une belle image, mais la sensation d’avoir fait quelque chose, même simple, moi-même.

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Les Missives de Kevin

Missives d’un introverti perdu dans ses pensées. J’écris pour les démêler, les comprendre et documenter ce que je construis, en cherchant ma place dans un monde qui change.

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