Je me suis perdu dans mes propres systèmes

À un moment, j’ai vraiment cru que le problème venait de moi.
Je pensais manquer de discipline. De constance. Peut-être même de sérieux. J’avais cette impression un peu désagréable d’être quelqu’un qui construit beaucoup, qui pense beaucoup, qui veut avancer sur mille sujets, mais qui finit toujours par se bloquer au moment de passer à l’action.
Pourtant, sur le papier, tout était là.
J’avais construit un système assez solide. Des objectifs trimestriels, mensuels et hebdomadaires. Des tâches réparties selon les jours. Des catégories. Des suivis. Des tableaux. Un fichier Numbers bien structuré. Une organisation qui donnait l’impression d’avoir enfin trouvé une forme de clarté.
Et au départ, j’y croyais réellement.
Je ne savais pas forcément comment m’y prendre, alors j’ai fait ce qu’on fait souvent dans ces moments-là : j’ai regardé des vidéos, j’ai essayé de comprendre les méthodes, j’ai pris des morceaux ici et là, puis j’ai adapté tout ça à ma vie. L’intention était bonne. Je voulais simplement avancer. Reprendre des habitudes, structurer mes envies, mais aussi ne pas laisser mes projets se perdre dans le vide.
Quand l’organisation commence à peser
Mais quelque chose a commencé à se gripper.
Je ne saurais pas dire exactement quand. Peut-être le jour où j’ai ouvert mon fichier Numbers et où j’ai soufflé avant même de lire la première ligne. Peut-être le moment où j’ai arrêté de le regarder pendant plusieurs jours. Pas parce que je m’en fichais. Au contraire. Mais parce que le simple fait de l’ouvrir me renvoyait à tout ce que je n’avais pas fait.
Le système censé m’aider à avancer était devenu une preuve quotidienne de mon incapacité supposée.
Et c’est là que le discours intérieur devient dangereux.
Je ne me disais pas seulement : “je n’ai pas fait cette tâche aujourd’hui”. Je me disais plutôt : “je ne suis pas capable”. “Je manque de discipline.” “Je ne vais jamais y arriver.” Comme si chaque case non cochée devenait une petite condamnation personnelle. Comme si mon incapacité à suivre un système trop lourd disait quelque chose de définitif sur moi.
Alors qu’en réalité, peut-être que le problème n’était pas moi.
Peut-être que le problème était le système.
Ou plus précisément : le fait d’avoir construit un système pour une version idéale de moi-même. Une version toujours motivée, toujours stable, toujours disponible, toujours capable de suivre un plan sans friction. Une version qui dort bien, qui n’a pas de baisse d’énergie, qui ne doute pas, qui ne se disperse pas, qui ne change pas d’envie en cours de route.
Sauf que cette version n’existe pas.
Dans la vraie vie, je fonctionne autrement
Moi, dans la vraie vie, je suis curieux. J’aime apprendre, plonger dans des sujets différents. J’ai envie d’avancer sur ma santé, de retrouver de meilleures habitudes, de faire attention à mon sommeil. J’ai envie d’être plus social, même si je suis introverti et timide, et que cela me demande parfois un vrai effort. J’ai envie d’écrire à nouveau, pas seulement des articles, mais aussi des histoires courtes, des scènes, des choses liées au JDR solo. J’ai envie de progresser en anglais, de retrouver des correspondants et de parler davantage. J’ai envie de nourrir Mhussard, de publier des photos, des créations, de revenir au carnet, à l’analogique. J’ai aussi envie de construire un projet business autour de la XR, de l’IA et de la 3D.
Tout cela compte pour moi.
Et c’est justement ça le piège
Ce n’est pas un manque d’envie. C’est presque l’inverse. Trop d’envies. Trop de directions possibles. Trop de portes ouvertes en même temps. Il y a chez moi cette envie de devenir polymath, d’apprendre beaucoup, de relier des mondes, de ne pas rester enfermé dans un seul sujet. Cette envie-là est joyeuse et me nourrit profondément.
Mais quand elle rencontre mon perfectionnisme, elle peut devenir étouffante.
Parce que je ne veux pas seulement apprendre. Je veux bien apprendre. Je ne veux pas seulement écrire. Je veux écrire quelque chose de juste. Je ne veux pas seulement participer à une communauté. Je veux le faire correctement, au bon moment, avec la bonne énergie. Et à force de vouloir bien faire, je finis parfois par ne plus rien faire du tout.
Choisir n’est pas abandonner
C’est peut-être là que certaines méthodes de développement personnel me perdent.
Je ne pense pas qu’elles soient mauvaises. Beaucoup de systèmes peuvent être utiles. Pour certaines personnes, à certains moments, dans certains contextes. Mais j’ai de plus en plus de mal avec l’idée qu’une méthode puisse être universelle. Comme s’il suffisait de suivre le bon framework, le bon tableau, la bonne routine du matin, la bonne matrice d’objectifs, pour enfin devenir quelqu’un de discipliné.
Je crois qu’il y a autant de méthodes que de personnes.
Et peut-être que le vrai travail n’est pas de trouver le système parfait, mais de trouver celui qui ne nous écrase pas.
Pour moi, la bascule a commencé quand j’ai arrêté de me demander comment mieux organiser ma vie, et que j’ai commencé à me demander comment retrouver le mouvement. Ce n’était plus une question de rajouter des colonnes, des couleurs, des catégories ou des objectifs intermédiaires. C’était presque l’inverse. Il fallait enlever de la friction. Revenir à quelque chose de plus simple. Moins de cases à cocher. Moins de culpabilité. Moins d’outils. Plus d’écoute de l’énergie réelle du jour.
C’est comme ça que je suis arrivé à cette idée d’inventaire et de pierre du jour.
L’inventaire, pour moi, ce n’est pas une to-do list. C’est plutôt un stock. Un rayon de supermarché. Quand je fais mes courses, je n’achète pas tout le magasin. Je choisis ce dont j’ai besoin maintenant. Le reste reste là, disponible.
Et cette nuance change beaucoup de choses.
Parce que je n’ai pas envie de sacrifier mes envies. Je n’ai pas envie de me dire que parce que je choisis l’anglais cette semaine, alors l’écriture disparaît. Ou que parce que je donne la priorité à ma santé, alors mes projets créatifs ne comptent plus. Je crois que j’ai besoin de garder un ou deux objectifs prioritaires, urgents et importants, tout en laissant les autres exister autrement. Pas comme des obligations permanentes, mais comme des possibilités.
Choisir une chose aujourd’hui ne veut pas dire abandonner le reste.
Cela veut simplement dire : aujourd’hui, je pose cette pierre-là.

Une pierre par jour
Une pierre peut être très petite. Cinq minutes. Parfois une heure maximum. Écrire cinq lignes libres. Faire une révision Anki. Répondre à un correspondant. Lire quelques messages sur Discord/Matrix. Poser une question simple dans une communauté. Faire une marche. Noter une observation dans un carnet. Faire une pause consciente. Avancer un peu sur une scène de JDR. Relire une note. Faire quelque chose de faisable, même avec peu d’énergie.
Rien de spectaculaire mais, justement, c’est peut-être ça qui m’aide.
Pendant longtemps, j’ai voulu construire des cathédrales mentales avant même d’avoir posé la première pierre. Je voulais voir l’ensemble, comprendre la structure, anticiper les étapes, optimiser le chemin. Je croyais que cette clarté préalable allait me rassurer. Mais souvent, elle me paralysait.
Aujourd’hui, j’essaie autre chose.
Je ne dis pas que j’ai trouvé la solution définitive. C’est encore nouveau. Je teste. J’observe. J’essaie de mieux comprendre comment je fonctionne, avec mon tempérament, mon énergie, mes élans, mes limites. Peut-être que ce système évoluera. Peut-être qu’il se grippera lui aussi. Mais pour l’instant, il a au moins une qualité : il me redonne envie d’agir sans me donner immédiatement envie de fuir.
Et c’est déjà beaucoup.
Je crois de plus en plus que la simplicité n’est pas un échec. Ce n’est pas une version pauvre de l’ambition. Ce n’est pas renoncer à devenir quelqu’un de plus complet, de plus curieux, de plus aligné. C’est peut-être une forme de maturité. Accepter qu’un système très beau, très cohérent, très bien pensé, peut ne pas être juste pour soi. Accepter que ce que tout le monde présente comme évident ne fonctionne pas forcément avec notre manière d’être.
Le problème n’est pas de ne pas réussir à suivre une méthode. Le problème, peut-être, c’est de ne jamais prendre le temps de chercher celle qui nous convient vraiment. Alors j’essaie d’arrêter de construire des cathédrales mentales.
Et aujourd’hui, simplement, je taille une pierre. Non pas pour terminer plus vite, mais pour construire quelque chose qui puisse tenir dans le temps. Peut-être même une cathédrale.
Et vous, est-ce que vous vous êtes déjà perdu dans vos propres systèmes ?

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